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"Vers un crash alimentaire mondial"
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Bruno
Parmentier |
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Directeur de l’ESA -École
Supérieure d’Agriculture d'Angers, Bruno
Parmentier, ingénieur des mines et économiste, est l’auteur
d’un ouvrage référence Nourrir l’humanité (Ed. La
Découverte, 2007, prix Terra 2008) sur le défi alimentaire.
Il en décrypte les enjeux. |
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Conjuguées
au dérèglement climatique, les logiques économiques
actuelles conduisent à brève échéance à une catastrophe
alimentaire planétaire. Est-il trop tard pour inverser la
tendance ? |
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La récente flambée des prix agricoles a été un coup de
semonce : jamais le monde n'avait affronté une crise
alimentaire d'une telle ampleur. Mais comme le montre
l'enquête d'Yves Billy et Richard Prost, les difficultés ne
font que commencer. Les stocks mondiaux de céréales baissent
depuis huit années consécutives et n'assurent plus à la
population mondiale qu'une avance de vingt jours
d'alimentation, bien en deçà du niveau officiel de sécurité
fixé à soixante-dix jours. Aujourd'hui, rappellent-ils, 925
millions de personnes souffrent de la faim sur la planète et
leur nombre croît de plus en plus vite. À la hausse du prix
des matières premières, à la raréfaction de l'eau et des
surfaces arables et aux ravages causés par les dérèglements
climatiques se sont ajoutés deux phénomènes récents : au
moment même où la demande chinoise en céréales s'accélérait
brutalement, les biocarburants ont commencé à redessiner la
carte de l'agriculture mondiale. Par exemple, la production
américaine d'éthanol à base de maïs, qui engloutit le tiers
des récoltes du pays, devrait passer de 80 millions de
tonnes en 2007 à 120 millions cette année. Quant au
productivisme agricole, qui en un demi-siècle a épuisé les
sols et pollué l'environnement, il a atteint ses limites.
Tout comme le dogme néolibéral, qui a poussé les pays du Sud
à tout miser
miser sur des cultures
d'exportation, mettant la survie des populations locales à
la merci des cours mondiaux. |
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Pourquoi
n’a-t-on pris conscience de la crise alimentaire qu’en 2007 ? |
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Alors que huit des dix dernières années ont été déficitaires en
céréales, les stocks préalablement constitués (environ six mois de
consommation depuis des décennies) ont un temps permis de maintenir
les cours à bas niveau, jusqu’à ce qu’apparaisse la réalité d’une
légère pénurie : nos stocks de céréales sont actuellement au plus
bas depuis la 2e guerre mondiale. Or quel que soit le
prix, la demande des 6,5 milliards d’habitants sur la planète, elle,
ne fléchit pas. Elle augmente même de 2% par an, entre les 80
millions de « convives supplémentaires », la croissance de la
consommation de viande et de lait par une partie de la population,
notamment les classes moyennes d’Asie, et la production de
biocarburants. En outre, au gâchis à la production dans le Sud –les
récoltes pourrissent par insuffisance de transports et de stockage-,
s’ajoute celui, effrayant, à la consommation dans le Nord. Ainsi, en
2007, les courbes de de croissance structurelle de la demande
mondiale et celle de l’offre, très dépendante des conditions
climatiques, se sont croisées. |
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Comment vont
évoluer l’offre et la demande alimentaire mondiale dans les
prochaines décennies ? |
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Avec environ 3 milliards
d’habitants en plus d’ici 2050, la demande alimentaire
variera en fonction des continents. Afin que chacun mange à
sa faim, il faudrait doubler la production agricole
mondiale, mais en réalité la multiplier par 5 en Afrique,
2,3 en Asie et 1,9 en Amérique latine. L’offre aura beaucoup
de mal à suivre. Pourtant, le XXè siècle a
enregistré certains succès en la matière. Ce n’est peut-être
pas glorieux, mais alors que la population quadruplait, le
chiffre de ceux qui souffraient de la faim est resté stable,
à savoir 850 millions. On a donc produit nettement plus,
mais avec beaucoup plus de ressources. Désormais, nous
allons devoir faire toujours plus, mais avec moins de
ressources, ce qui est beaucoup plus difficile. |
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Moins de terres,
mais aussi moins d’eau et d’énergie… |
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Les terres
arables (1,5 milliard d’hectares soit 12% de la planète) ne sont pas
extensibles. Bien que les réserves, essentiellement les forêts
tropicales, soient mises en culture à un rythme déraisonnable,
accélérant le réchauffement climatique, nous perdons plus de terres
que nous n’en gagnons, à cause de la pollution et de l’urbanisation
massive. |
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La Chine, par exemple, perd 1 million d’hectares par an ! Si en 1960,
nous mangions à deux sur un hectare de terre cultivée pour quatre
aujourd’hui, nous serons six en 2050.
De plus, le réchauffement de la planète augmente les problèmes dus à
l’eau et nous aurons à la fois davantage de sécheresse (par exemple
depuis cinq ans, il ne peut plus en Australie, qui était un grand
pays exportateur de céréales) et davantage d’inondations. Nous
exploitons 200 millions d’hectares irrigués sur la planète et ne
pourrons augmenter ce chiffre que de 20%, avec d’énormes
investissements, tandis que le niveau des nappes phréatiques va
baisser de façon très importante dans de nombreuses régions. |
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Enfin, l’agriculture est très
« énergétivore » : pour produire une tonne de blé, il faut près de
300 litres de pétrole, pour les engins, mais surtout pour les
engrais et les pesticides. Les agriculteurs devront impérativement
produire avec moins d’énergie. Dans le même temps, on leur demande
de remplir les réservoirs d’essence avec les biocarburants. C’est un
défi gigantesque. |
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Quelles
solutions préconisez-vous ? |
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Conjuguées
Au XXè siècle, on a
artificialisé au maximum l’activité agricole, et notamment
par la chimie, à travers les engrais, les fongicides, les
insecticides et les herbicides. Une solution coûteuse, tant
sur le plan financier qu’en termes d’énergie, de pollution
et d’impact sur la santé. L’âge de la chimie pour
l’agriculture est maintenant révolu. Le XXIè
siècle devra être celui de la biologie, et en particulier de
l’agriculture à « haute intensité environnementale ». Il
faut trouver des moyens de faire jouer à la nature le rôle
des engrais et des pesticides, c’est à dire par exemple
avoir recours à des associations de plantes qui se protègent
et se nourrissent entre elles et plus généralement faire
appel à la biodiversité les vers de terre, par exemple, qui
sont d’excellents laboureurs, les abeilles pollinisatrices,
les bactéries, les champignons, etc. |
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En outre, comme dans les régions tropicales, nous devrons
récolter au moins deux fois l’an : une l’hiver pour nourrir
la terre avec des plantes fixant le carbone et l’azote et
économiser les engrais, et une l’été pour nourrir les
hommes. Cette révolution urgente de toute la pratique
agricole implique de vastes programmes de recherches.
D’autant qu’il va falloir inventer des milliers
d’agricultures, une par canton et par micro-climat… |
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Que
pensez-vous du débat sur les OGM ? |
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Il est faussé, parce que les
premiers OGM n’apportent pas de réelle solution aux
problèmes de l’humanité et qu’ils ont été fabriqués par une
multinationale américaine spécialisée dans les herbicides et
les insecticides, Monsanto, dont le gouvernement américain a
assuré des conditions favorisant le monopole, la
privatisation du vivant et une impunité face aux dérives.
Mais les vrai enjeux sont autres, par exemple la mise au
point de céréales moins consommatrices d’eau ou de plantes
productrices de protéines ou de vitamines, ou résistantes au
froid ou à l’altitude, etc. Il peut y avoir des OGM « de
vie ». Tandis que l’Europe bloque sur la question, les OGM
plantés dans le monde recouvrent déjà cinq fois la surface
agricole française. S’il faut d’abord parier sur une
agriculture à haute intensité environnementale, nous devons
aussi lancer des recherches, publiques, sur les OGM en
garantissant la sécurité pour calmer les peurs qui se sont
multipliées. Car si les paysans échouent, la faim, elle,
sera également très dangereuse quand elle engendrera émeutes
et guerres. |
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Quelle est
la responsabilité de l’OMC dans la crise alimentaire ? |
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Depuis vingt ans, la pensée
unique a imposé l’idée qu’il fallait arrêter de soutenir les
agriculteurs et ouvrir les frontières, pour une plus grande
émulation. C’est pourquoi on a retiré à la FAO
l’organisation de l’agriculture mondiale pour la confier aux
commerçants de l’OMC. On a ainsi expliqué aux États
africains que s’acharner à faire de la nourriture ne servait
à rien, puisque d’autres pays étaient plus efficaces pour
produire. Au nom du remboursement de la dette, la Banque
mondiale et le FMI ont découragé le soutien à l’agriculture
vivrière, au profit de celle génératrice de devises :
arachide, coton, café, cacao... Cette politique s’est
effondrée en 2007 lorsque les pays exportateurs de céréales
ont fermé leurs frontières, affamant les pays qui avaient
bradé leurs agricultures. Si dans l’imaginaire français
traumatisé par les pénuries de la 2e guerre
mondiale, la faim est un phénomène urbain, ce sont en
réalité des paysans qui meurent aujourd’hui de faim dans le
monde, en silence.
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Le problème n’est
donc pas de les nourrir, tâche pratiquement
impossible, mais plutôt de cesser de les
empêcher de se nourrir eux-mêmes ! D’où la
nécessité d’une sorte de « plan Marshall » pour
reconstruire et soutenir l’agriculture vivrière
et familiale dans ces pays. La paix mondiale
sera à ce prix. |
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